lundi 22 février 2010

"Suppress the crime, and you will suppress the style and personality"

Ça fait longtemps que j'ai pas branlé mon râtelier ici moi. Il faut dire qu'après les premières semaines c'est un peu moins racontable la vie. Bon, j'ai pris des notes, mais je me souviens pas forcément de tout.

Y'a eu l'épisode où je me suis trouvé un remplaçant pour mon appart, et où il a fallu que je range un bordel assez incroyable (l'un des anciens colocs avait laissé, au milieu du salon, depuis 2006, les documents de sa remise de diplôme, et son costume avec le super chapeau - que j'ai gardé), ce qui m'a valu notamment d'aller torse nu et ruisselant jusqu'au coin des encombrants pour jeter des trucs. Les gens me lançaient de drôles de regards. Du genre de ceux qui hurlent "GOGOOOOLE !!"

Y'a eu l'expérience au labo où je devais revenir toutes les six heures au labo, puis toutes les douze heures. C'est là que je suis devenu accro au Red Bull, qui coûte ici 40 cents la canette (c'est la formulation d'origine, thai, non brevetée). C'est aussi à cette occasion que j'ai eu quelques discussions philosophiques avec des chauffeurs de taxi. Les chauffeurs de taxi sont mes sources principales sur la vie à Singapour. Quand je dis les Singapouriens, comprenez les chauffeurs de taxi Singapouriens et leur famille proche. Et donc les Singapouriens (les chauff... bref, vous avez compris) sont en fait plutôt moyennement contents de leur gouvernement. Il assure la prospérité de la population en général, mais la vie ici est quand même assez sauvage - pas de sécurité sociale, de retraites et de ce genre de trucs de tapettes. Et même les Singapouriens de 4e génération (donc ceux qui sont là depuis le début) on toujours un accent Chinois brinquebalant - c'est fou !

Y'a eu aussi la fois où - oh mon Dieu - je me suis rasé la... wait for it... BARBE !! Eh oui, j'ai été imberbe quelques jours. J'avais l'air d'un gamin de 20 ans (euh...), et les gens le faisaient remarquer. Mais, tel Jésus fils de Dieu, après trois jours ma barbe s'est relevée, a traversé le rocher, irradié un linceul et fait apparaître sa tronche sur un toast, puis a à nouveau rassemblé ses disciples pour répandre l'Evangile. Tiens, je vais appeler ma barbe Jésus, pour le coup.

Y'a eu la fois où mes colocs sont allés aux putes, et où je me suis dégonflé au dernier moment (t'inquiète maman, c'est juste que cette fois j'avais pas de capotes... on remet ça la semaine prochaine). Celle où je suis allé à Geylang, le quartier pauvre, musulman et avec des putes (encore ?). C'était sympa, les maisons étaient plus anciennes et il y avait pas de HDBs tout laids comme partout ailleurs. Y'a eu aussi celle où j'ai offert un mug "Fruits" à mon coloc qui ne boit que de l'alcool, ne respire que des clopes et ne mange que du cholestérol. Et en retour, il m'a payé une bouteille de pinard. Au final, un cadeau bien pensé à 1e50 m'aura valu un cadeau mal pensé à 13e - comme quoi c'est utile de bien réfléchir à ce qu'on offre. (Et non Alex, personne n'a offert de pute à personne.)

Y'a eu en plus la fois où deux amies à moi, sont venues dormir à la maison (non, c'était pas des putes, arrêtez avec ça à la fin... c'était Anne-Laure et Camille, deux étudiantes en médecine de ma promo qui ont pris une année pour faire le tour du monde). J'ai visité la moitié de la ville avec elles, mais comme c'était pendant le nouvel an Chinois les rues sont un peu désertes. On a vu le zoo et renommé une ou deux espèces (le vieux punk miniature s'appelle le cotton-top tamarin). C'était cool et bien fait, mais on a raté mes amis les chimpanzés, que d'habitude je vais voir tout le temps, et maintenant ils répondent plus sur facebook. On est restés au zoo pour le night safari. Celui-là est une arnaque, sauf si tu viens avec ta bouteille de rouge et que tu vas te poser au bord du lac avec tes potes. Ensuite, après que tout le monde me l'ait conseillé, on est allés à Sentosa l'île touristique en carton pâte, sorte de Disneyland plus gamin et sans manèges, et c'était nul. Ils sont fous ces Chinois d'aimer ce truc. L'exploration a continué avec le musée de la ville. L'histoire de Singapour est assez rigolote : un jour du 19e siècle, un Anglais est devenu pote avec le roi de Malaisie, lui a demandé un bout de territoire, en a fait l'équivalent d'un paradis fiscal où se sont amenés tous les marchands, traine-savates, seconds couteaux, putes et pirates de la région, et petit à petit la Grande Bretagne a pris le contrôle de la région (une fois la ville bien dodue et pas mal de pognon en jeu). En même temps l'endroit a drainé des marchands de tous les horizons ; Arabes, Chinois, Malais, Européens. Et ainsi s'est formée cette ville qu'on n'en finit plus de visiter en ce début de 21e siècle, avec Chinatown quand y'a personne pour cause de nouvel an, puis re-Chinatown quand c'est blindé, Newton Circus (encore un conseil de merde, d'un français cette fois), le temple de la dent du bouddha, la grande mosquée, Arab street la rue avec des marchands de tapis (j'invente rien). Le gagnant des visites est le jardin chinois, très sympa et authentique, qu'évidemment personne ne m'a conseillé - peut-être ex aequo avec la balade sur le fleuve au pied des gratte-ciels.
La visite d'Anne-Laure et Camille a eu quelques points négatifs ; d'abord, elles sont en vacances et je m'y verrais bien, plutôt qu'à trimer au labo pour un patron gentil et incompétent. Ensuite, leur regard est venu se superposer au mien et le renforcer à un moment un peu particulier. Je commençais d'une part à en avoir un peu marre de la mentalité placide et vénale des gens d'ici, tout le temps à pas t'écouter ou à essayer de te niquer. D'autre part, Singapour elle-même s'était mise à perdre son fard et à ressembler à une vieille fille banale, fonctionnelle et sans personnalité - quelques petites enclaves exceptées - et les gens commençaient même à m'en parler dans son dos en termes peu flatteurs, comme ceux du titre de l'article - les p'tis saligauds. Enfin, et surtout, elles m'ont mis dans la position du nul qui reste sur le quai et dit au revoir avec la main, et c'était un peu agaçant, à des milliers de kilomètres de ma vie, d'être battu à ce jeu-là. Bah, j'aurai ma revanche une autre fois.

Y'a eu les fois où j'ai vu un mec épilé dans le métro, eu une visite d'Indiennes lesbiennes pour l'appart (enfin, deux "étudiantes en arts"... l'imagination fait aisément le dernier pas), mangé un ananas à 70 cents par jour pendant une semaine, vu un authentique afro noir, vu quelques jours plus tard la copie, un afro Chinois (ils nous plastifieront tous), vu des rats se battre en bas de mon labo, vu des cafards se balader sur les trottoirs dans un quartier près de chez moi.

Et y'a eu la fois où j'ai bossé treize heures d'affilée au labo (et où tout a marché), puis suis sorti à une heure du matin et ai fait le chemin à pied jusqu'à chez moi. L'expérience était assez mystique, entre mon propre esprit enivré par le défilement des heures de manipulations réussies, les indiens moustachus et enfumés assis sur des chaises en plastique qui regardent un match de foot, et surtout ces groupes de gens, un peu partout au pied des HDBs, qui brûlent des choses dans des feux au milieu de la nuit, qui volent le regard avec leurs braseros et qui crépitent les narines avec leur fumée piquante. Et moi, bizarre à mon tour, vif et torse nu au milieu de la nuit, qui pour une fois laisse tomber la civilisation et les détours, et, à petites foulées, escalade et traverse tout ce qui surgit entre moi et mon lit. Peut-être que les créations fantasques enchaînées au fond de mon crâne ont un peu abusé de ma fatigue exaltée pour venir danser devant mes pupilles grandes ouvertes ; mais, en particulier avec ces ombres colorées assemblées autour des feux nocturnes, si étrangères à l'efficacité proprette d'ici, il m'a semblé un instant ressentir, entre les immeubles droits et le bitume sinueux de la ville, bien tapie sous la surface lisse et liquoreuse comme une flaque d'huile, une vague folle de chimères gesticulantes, prête à crever la façade douceâtre et polie. Bah, même si ce n'était qu'un rêve éveillé, ça fait du bien des fois de sentir que même ici, mon imaginaire a toujours ce coin rempli à ras bord de boyaux sombres, de silhouettes visqueuses et de tentacules sanguinolents. Tout ce qu'on aime !

3 commentaires:

  1. le nouveau confucius est né

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  2. Mais c'est qu'en plus d'amusant et intéressant, ça en deviendrait touchant !

    Un bravo pour l'envolée lyrique de 10 lignes à la fin, qu'il m'a fallu relire une fois.

    En tout cas continue, même si ton public n'ose pas commenter, tes textes, ils déchirent, et tu as un fan qui en vaut 100.(Et non, je ne parle pas d'Alex.)

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  3. J'aime beaucoup, que dis-je, j'ovationne ta façon d'écrire! Les dernières lignes m'ont bouleversifiées (nan nan, me suis pas trompé)!

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