Bon, j'en étais où déjà... je venais de sortir du bureau du "Ministry of Manpower" (autrement dit ministere des immigrés :). Donc, après avoir bu le café du vendeur, je descends dans un centre commercial m'acheter à manger ; chez le vendeur de bouffe du coin (celui avec la plus sale trogne, sinon c'est pas du jeu), je prends un Laksa. Je sais pas ce que c'est et c'est bien pour ca que je le prends ; en plus ça sonne comme "laxatif", quoi de mieux ? Après avoir eu un petit épisode de kékidi avec la vendeuse, je repars donc avec mon Laksa et mon thé noir chaud - le kékidi s'est mal fini, j'avais demandé un "iced tea" et pas compris la question qu'elle m'avait posé ensuite, donc répondu oui. Je ne mange pas dans le métro, parce que c'est énervant pour les autres voyageurs. C'est vrai quoi. Et aussi un petit peu parce que y'a écrit "No eating or drinking, Fine 500$" sur les affiches. Les affiches sont énormes (au sens figuré), toujours à base de civisme et de respect mutuel, c'est assez dépaysant.
Ni une ni deux, me voilà au Buona Vista MRT (je commence à apprendre les stations de métro par coeur, pour cartonner au petit bac), et je vais manger dans un parc proche de l'immeuble du Genome Institute. Etonnant ce quartier, il est plein de chercheurs et les bâtiments s'appellent tous genre "Proteus", "Matrix" (j'invente rien) ou encore "Genome". Tout y est tout beau tout propre, et a ce je-ne-sais-quoi qui fait penser à la tour Eiffel de Las Vegas, ou à la tour Montparnasse à Paris. Pour ce qui est de mon déjeuner, le Laksa aurait du s'appeler le Vomi, mais bon, y'a que quand on joue pas qu'on perd pas ; et justement, le thé est très bon, il aurait même été divin s'il n'avait été à la même température que mes aisselles. Par dessus tout ça, je me fais aussi un peu saucer pendant que je mange – penser à acheter un parapluie. Et c'est donc rassasié et (un peu) rafraîchi que je peux rentrer tel Richard Coeur de Lion dans les bureaux des ressources humaines du GIS, brandir mes papiers tamponnés à la face du monde et les employer à pourfendre mon interlocutrice de haut en bas comme l'infidèle qu'elle est.
Et c'est parti pour une après-midi à prendre ses marques au labo. Rien de spécial, à part un petit instant de frayeur, quand je vois une feuille de présence d'une chercheuse, à 45 heures par semaines. Techniquement, subséquemment, nonobstant, usufruit, susmentionné et ci-après... les premiers jours, la base stratégique sera d'arriver avant le patron et de partir après lui. Outre le travail et les arrivées avant le patron, je commence à parler avec des gens, comme Lili, une chercheuse chinoise, arrivée ici il y a trois ans avec fils, mari et beaux-parents, qui fait tranquillement son nid, Jameelah qui n'aime pas parler d'elle, Irène la française (ça fait du bien de gagner le kékidi des fois). Au premier abord, on a l'air plus similaires que les années et les distances qui ont séparé et nous séparent le laisseraient supposer. On verra bien.
Le grand problème de la semaine est de faire remarcher Internet, qui s'est mis à planter nul ne sait comment, pourquoi, ni même exactement quand. C'est notamment à cette occasion que j'ai pu passer une soirée à prendre le métro jusqu'en ville, m'enfermer une soirée dans un internet café, pour dormir pendant le téléchargement d'un CD Linux (et jouer à Canabalt), totalement inutile puisqu'il ne résout pas mon problème, m'alléger de quelques piécettes, pour finalement voir le problème en question disparaître tout seul après m'avoir fait perdre quelques pépettes. Bref, comme la phrase précédente, l'histoire laisse un arrière-goût de gros gond mal graissé.
J'ai l'occasion de découvrir les food courts, des cantines présentes pratiquement à chaque coin de rue. On y trouve plusieurs stands, chacun proposant un type de cuisine ; indienne, chinoise, indonésienne, japonaise, occidentale ou chicken rice (y'a marqué ça, moi je retranscris) ; et comme tout à Singapour, ils existent en version plus ou moins propre. Vers chez moi, on trouve bien entendu des versions sales, où les gens sont un peu surpris de voir un occidental. Comme j'arrive en général tard, les tenanciers sont soit sur les nerfs, soit détendus, et dans tous les cas n'ont pas beaucoup de travail (la moitié des stands sont fermés) ; du coup, soit ils me prennent pour un Syrien, et les sourires et les discussions s'engagent (l'avantage d'être brun et barbu, outre que c'est plus beau, c'est que les musulmans vous prennent pour un musulman), soit ils mettent fin au kékidi en me criant dessus « CHICKEN RICE !». Les discussions sont vite limitées par l'invincible kékidi, vu que plus on est dans une zone pauvre, moins l'anglais est normal ; c'est là que j'apprends que "Téwé" veut dire "Take away", et que je commence à avoir une espèce d'appréhension quand je dois parler à un vendeur de mon quartier.
Malgré cela, ou peut-être grâce à cela aussi, je me retrouve parfois dans des tableaux qui seront difficiles à oublier, comme cette immense femme (indonésienne ?) aux airs de Bouddha voilé, dureté et douceur mêlés, qui se dresse dans l'éclairage Rembrandt à une tête et trente kilos de plus que moi, surveille les mendiants avec un air sévère, et me crie gentiment dessus « CHICKEN RICE ! », tandis que derrière elle, dans la petite cuisine, un type d' 1m60 en nage, tout maigre, fait danser sa machette à travers chairs et os de poulet ; quelques images plus tard, la femme me donne finalement mon repas que je paie 1€25 ; et finalement, chatouillé par ma faim, caressé par les odeurs de cuisine et de nuit, et observé par les constellations étrangères et les vieux qui empilent les cannettes vides, je retourne dans la rue sombre et tranquille, j'essaie de deviner leurs vies, et je me dis que j'ai bien fait de venir.
(À suivre ; premier week-end à Singapour)
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Excellent :) Je t'envie... surtout pour la bouffe...
RépondreSupprimerEt j'adore l'invincible kékidi ^^
Putain j'aimerais trop habiter dans un batiment "allèle" ou "proteus", c'est là que tu te rends compte que tu n'es qu'un vulgaire codon (meme pas stop) de la race humaine...
RépondreSupprimerVoyage spirituel moi je dis...